Lettre ouverte | Quand le réseau épuise ceux qui nous soignent
11 septembre 2026
Nous croyons profondément au système public de santé québécois. Il est l’une de nos plus grandes réalisations collectives et l’expression d’un engagement fondamental : permettre à chaque personne de recevoir les soins dont elle a besoin, peu importe son revenu, son origine ou son lieu de résidence.
Défendre ce système exige de regarder ses failles avec lucidité. Or, nos débats sur les structures, le financement et l’accès aux soins laissent trop souvent dans leur angle mort une réalité déterminante : la santé de celles et ceux qui font vivre le réseau.
Notre expérience nous a appris que la détresse s’installe parfois silencieusement. Elle prend la forme d’une infirmière qui termine son quart sans avoir pu prendre une pause, d’un médecin qui complète ses dossiers jusqu’à la tombée de la nuit, d’une travailleuse sociale qui rentre chez elle avec le sentiment de ne pas avoir pu aider à la hauteur des besoins ou d’un gestionnaire qui doit soutenir son équipe sans disposer des leviers nécessaires.
Ces personnes demeurent profondément engagées envers leurs patients. Mais lorsqu’elles doivent choisir entre les exigences de l’organisation et les soins qu’elles jugent nécessaires, le manque de temps, d’autonomie et de soutien finit par provoquer des blessures de fatigue et des blessures morales.
Les plus récentes données disponibles confirment ce que les équipes vivent chaque jour. Près de 25 millions d’heures de travail ont été perdues dans le réseau en raison de problèmes de santé mentale du personnel. Plus de quatre travailleurs sur dix du secteur des soins de santé et de l’assistance sociale rapportent une faible autorité décisionnelle ou des exigences psychologiques élevées. Le Programme d’aide aux médecins du Québec a par ailleurs reçu plus de 1000 nouvelles demandes d’aide en un an, un sommet représentant une hausse de 20 %, du jamais vu.
Derrière ces chiffres se trouvent des absences, des équipes réduites et des services fragilisés.
Lorsque les travailleurs s’épuisent ou quittent leur milieu, la capacité du système de santé à offrir des soins accessibles, humains et continus s’affaiblit. La santé des travailleurs ne peut plus être considérée comme un enjeu périphérique au bon fonctionnement du réseau ; cela devient un enjeu de santé publique. Elle est une condition essentielle à la qualité des soins et à la pérennité de notre système de santé public.
Les acteurs du réseau doivent prendre leur part de responsabilité. Notre contribution au débat public ne peut se limiter à constater les difficultés ou à défendre les intérêts de nos professions. Nos expertises, nos expériences du terrain et le savoir des patients doivent aussi servir le bien commun et contribuer à l’élaboration des solutions.
C’est dans cet esprit que les États généreux ont pris naissance. En 2023, puis en mars 2026, cette démarche a mobilisé une diversité d’acteurs du système de santé et de la société civile en vue de dégager des solutions pour améliorer notre système public.
Si les travaux ont également porté sur la prévention, la santé globale, la proximité et la pertinence des soins, un constat s’est imposé avec une urgence particulière : aucun progrès durable ne sera possible sans mieux protéger la santé de ceux qui soignent.
Sans multiplier les structures, il s’agit de miser sur trois éléments concrets. D’abord, suivre de manière permanente la santé et le bien-être des travailleurs. Ensuite, réduire les tâches qui éloignent les professionnels des patients. Enfin, protéger l’autonomie des équipes de proximité et mieux soutenir les gestionnaires de première ligne.
Ces propositions reposent sur une même conviction : agir sur les causes de l’épuisement plutôt que d’attendre que les personnes qui tiennent à bout de bras notre réseau atteignent leur limite.
À cet effet, les participants aux États généreux souhaitent ouvrir un dialogue avec tous les partis politiques afin de rapprocher l’expertise du terrain des lieux de décision. Nous invitons ainsi les partis à pérenniser les États généreux comme forum de co-construction.
Le Québec a besoin plus que jamais d’un espace durable où les acteurs du système de santé et les décideurs peuvent dépasser les silos et faire avancer des solutions concrètes.
Nous continuerons de porter cette conviction : le Québec possède les compétences et l’engagement nécessaires pour renforcer son système public de santé. Pour y parvenir, nous devons écouter celles et ceux qui le font vivre, leur redonner une capacité d’agir et faire de leur santé une priorité collective.
Prendre soin de ceux qui nous soignent n’est pas un geste accessoire. C’est la condition pour préserver l’humanité, l’accessibilité et la solidité de notre système public de santé.
Cette lettre a été publiée dans Le Devoir
Claire Gamache
Psychiatre, l’autrice est présidente de l’Association des médecins psychiatres du Québec. Cette lettre est issue des travaux de professionnels de la santé et des services sociaux de formations et de milieux variés, de gestionnaires, de chercheurs, d’organismes communautaires, d’organisations syndicales et de patients partenaires réunis lors des États généreux 2.0. Elle est cosignée par une douzaine de groupes et d’intervenants : Marie-Ève Bouthillier, Université de Montréal et Centre de recherche du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CRCHUM) ; Élise Boulanger, présidente du Collège québécois des médecins de famille (CQMF) ; Julie Bouchard, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) ; Robert Comeau, président de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS) ; Christine Genest, présidente de l’Association québécoise des infirmières et infirmiers en santé mentale(AQIISM) et professeure à la Faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal ; le Conseil d’administration de L’Association québécoise des travailleuses sociales et des travailleurs sociaux (AQTS) ; Louis-Philippe Gingras, pair aidant au Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM) et patient partenaire auprès de l’Association des médecins psychiatres du Québec ; France Légaré, département de médecine familiale et de médecine d’urgence, Université Laval ; Emmanuelle O’Bomsawin, psychiatre à Santé Québec – Capitale-Nationale, responsable médicale au Centre de traitement Le Faubourg Saint-Jean, chargée d’enseignement clinique à l’Université Laval et responsable provinciale du Programme des facultés de médecine pour les Premières Nations et les Inuit au Québec ; Diane Poirier, médecin en soins critiques et médecin gestionnaire ; Karine Talbot, directrice adjointe de la formation professionnelle à la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec ; Luc Vigneault, pair aidant, conférencier et chargé de cours en pair-aidance, Faculté de l’apprentissage continu de l’Université de Montréal.
L’intégralité du rapport et des réflexions issues des États généreux 2.0 est disponible ici.