M O I S  D E  L ' O U Ï E  E T  D E  L A  C O M M U N I C A T I O N  >>

English
Menu

Actualité

RÉFORME DUBÉ: RÉEL DANGER

14 mai 2024

Image RÉFORME DUBÉ: RÉEL DANGER

Le réseau de la santé et des services sociaux du Québec est à l’aube d’une autre transformation majeure. Après une série de réformes infructueuses, la Réforme Dubé propose de nous propulser encore plus loin dans l’intégration de notre réseau public à la logique du privé, dans un univers où la terminologie de l’efficacité et de la gestion de performance règnent en maître. Alors que toutes les précédentes réformes allant dans cette direction ont échoué à améliorer l’accessibilité et la qualité des soins et services, comment cette dernière compte t-elle s’y prendre?

Cette réforme, contestée de toutes parts et portée par le Projet de Loi 15 (ou PL15), sera finalement adoptée sous bâillon de manière précipitée par le gouvernement caquiste en décembre 2023, en plein cœur d’une mobilisation syndicale historique. Le costaud PL15, comptant près de 1200 articles et plus de 350 pages, ne visait rien de moins que de transformer le fonctionnement et la structure de l’ensemble du réseau de la santé et des services sociaux (RSSS). Considérant l’importance et l’ampleur de la tâche, il est difficile de s’expliquer cet empressement de la part du gouvernement. Comme le vieux dicton le dit: «vite et bien font rarement bon ménage».

Le Projet de Loi 15 édifie les nouvelles fondations du réseau de la santé et des services sociaux et cherche à le rendre «plus efficace». La loi, qui reprendra d’ailleurs ce même nom, «Loi visant à rendre le système de santé et de services sociaux plus efficace», propose de donner une toute nouvelle structure de gouvernance aux opérations du réseau. Une structure calquée sur ce qui se fait dans le secteur privé. «Après-tout, pourquoi ne pas gérer nos services publics de la même manière qu’on administrerait une usine de batteries?»

Cette loi colossale aura pour effet de créer un tout nouvel appareil pour déployer les services de santé et les services sociaux d’un bout à l’autre de la province. Elle créera l’Agence Santé Québec, un nouvel employeur unique qui viendra en quelque sorte rapatrier des tâches qui appartenaient jusque-là au Ministère de la Santé et des services sociaux et au réseau des CISSS et des CIUSSS.

Ce nouvel employeur titanesque sera le plus grand du Québec et comptera désormais six catégories syndicales (plutôt que 4). Il devrait, du moins sur papier, demeurer indépendant des pouvoirs publics en termes d’administration. Alors qu’on voit comment le gouvernement de la CAQ a les deux mains sur le volant des orientations et des stratégies d’une société d’État comparable, à savoir Hydro-Québec, il y a fort à parier que cette indépendance n’aura d’existence que sur papier.

Pour s’assurer d’avoir du rendement, on nous propose de placer des «Top guns» du secteur privé au sommet de l’appareil, dans une structure hiérarchique et extrêmement centralisée. Ces grands héros du secteur de la finance, des assurances ou du privé en santé se chargeront alors de mettre le cap sur «l’efficacité.»

On apprenait récemment la nomination de Geneviève Biron, ex-PDG de Biron services santé à la tête de la nouvelle agence. Bien qu’on souhaite laisser la chance à la coureuse, cette nomination donne le ton aux perspectives actuelles de la CAQ en matière d’intervention du privé en santé.

 

Biron groupe santé, dont Mme. Biron a hérité de sa famille et qu’elle dirigeait jusqu’à cette semaine, offre notamment des services privés de laboratoire médical, d’imagerie médicale et de génétique. Ses services sont le concurrent direct des services public et demeureront la propriété du conjoint et de la sœur de Mme. Biron. Le ministre Dubé mentionnait avoir choisi la candidate en raison de son expérience en santé, mais celle-ci est-elle vraiment réconciliable ou transposable dans le réseau public de santé et de services sociaux?

Vous avez dit efficace?

Que signifie l’«efficacité», dans les cercles de ces «Top Guns» issus de l’élite au juste? Et que cherche-t-on à mesurer exactement pour évaluer cette dite «efficacité»? Est-il question d’accès universel aux soins et aux services sur le territoire? De satisfaction de la population ou de la rapidité d’accès? De la qualité des soins et services? Est-il question de la préservation de l’accès en milieu rural ou encore des indices mesurant la santé et le bien-être de la population? De la satisfaction des professionnel.le.s, technicien.ne.s et de tous les employé.e.s du réseau? Chose certaine, on entend beaucoup parler d’efficacité, mais très peu de ce que ça veut dire concrètement.

L’efficacité, dans ces cercles, se fonde malheureusement sur d’autres indicateurs: rentabilité, contrôle et standardisation des procédés, évaluation en continu de la capacité de prise en charge, fluidité des opérations, mobilité et flexibilité de la main d’œuvre, etc.

Ce langage technocratique issu des écoles commerciales est révélateur. Il ne s’intéresse pas aux défis rencontrés par les patient.e.s, bénéficiaires, usager.ère.s ou travailleu.euse.s du RSSS. Il traite le réseau de la santé et des services sociaux comme une usine à saucisses qui n’a d’autre fonction que de produire des soins et des services au plus faible coût possible. Ici, c’est le rendement économique avant tout. Il ne laisse aucune place aux spécificités du secteur, aux particularités régionales, aux réalités populationnelles et il est sans considération pour les gens qui y travaillent ou qui en dépendent. Est-ce vraiment ce dont nous avons besoin en santé et en services sociaux? Nous croyons que non.

Implantée un peu partout au Québec depuis le début des années 2000, les mesures et techniques de gestion qui s’inspirent de cette logique devaient améliorer le fonctionnement du réseau de la santé et des services sociaux. La réforme qu’on nous présente aujourd’hui comme nouveauté n’est en fait rien d’autre que l’intensification de stratégies qui n’ont pas eu l’effet escompté ces dernières décennies.

Changer de cap

Après des décennies de réformes, de coupures, de fusions et de privatisations, force est d’admettre que ce qui nous a été présenté comme remède devant guérir le réseau est en fait en train de le rendre malade. À la lumière de ces échecs, ne serait-il pas temps de changer de cap? Pourquoi ne pas miser sur une approche démocratique et de proximité? Pourquoi ne pas donner une voix aux travailleuses de la santé et aux usagers du réseau, d’un bout à l’autre de la province, qui sont au cœur du système plutôt qu’à des spécialistes en réorganisation d’entreprises, en capitalisation et en développement des affaires issus des grands centres.

Depuis toutes ces années, nous assistons à la détérioration de la qualité des soins, et parallèlement, à l’augmentation de la charge de travail des travailleur.euse.s du réseau. Nous sommes témoins des pires compressions, des changements dans les organigrammes, de la multiplication des acronymes et pourtant rien ne s’améliore. Tout devient ainsi une dépense: un hébergement, une prise de sang, un transport médical, un IRM, une consultation, etc. Tout doit également être scientifiquement mesuré, calculé et analysé par une horde de spécialistes en efficacité organisationnelle. Des ressources considérables sont ainsi draînées au service d’un appareil de contrôle et d’analyse en continu de la performance. Cela doit changer et non pas s’intensifier.

Un plan pour nous rendre malades

La création de «Santé Québec» permettra également au gouvernement du Québec de se décharger de ses responsabilités fondamentales en matière de soins et de services. Cela permettra en effet au gouvernement de se mettre à l’abri des critiques quand les choses se passeront mal, et parallèlement de s’approprier les bons coups, s’ils viennent à arriver. Les Top Guns à la rescousse, on croirait jouer dans un mauvais film.

En concentrant ses opérations à Montréal et à Québec, cette superstructure deviendra encore plus opaque et éloignée des réalités de notre milieu physiquement et culturellement. Il y a fort à parier que Mme. Biron et les futurs administrateurs de Santé Québec n’auront pas la moindre connaissance des réalités propres au Bas Saint-Laurent, et auront peu d’empathie quand viendra le temps de faire des compressions dans nos services en milieu rural.

Il est donc capital de poursuivre nos efforts de mobilisation et de ne pas baisser les bras devant ce qu’on nous présente comme seule solution aux maux de notre réseau public de santé. Les travailleuses et les travailleurs du réseau de la santé et des services sociaux et l’ensemble de la population méritent mieux et c’est seulement ensemble que nous pourrons changer les choses.

Nous utilisons des fichiers témoins (cookies) pour améliorer votre expérience de navigation. Vous pouvez refuser les cookies en modifiant les paramètres de votre navigateur web en tout temps. Des informations complémentaires se trouvent dans notre politique sur la protection des données personnelles.

J’accepte