Lettre ouverte | Pour une première ligne en santé
12 mai 2026
Ce n’est pas normal que près de 18 000 personnes soient en attente de service à domicile au Québec!
À moins de cinq mois des élections provinciales, le temps est venu pour les partis politiques de nous proposer « le meilleur plan » pour opérer le grand virage en santé. Nos communautés sont privées de services sanitaires complets ; le temps est venu d’y remédier.
Avec sa politique de soutien à domicile « Mieux chez soi », adoptée en janvier 2026, le gouvernement québécois a replacé le débat sur la santé au bon endroit : « Redonner priorité au domicile, comme milieu de proximité où peuvent être donnés des soins et des services de qualité, au bénéfice de personnes “temporairement ou de façon permanente” privées de leurs capacités d’agir pour aller se chercher l’aide dont elles ont besoin pour répondre à leurs besoins et pour vivre dignement. »
La santé, ce n’est pas une affaire individuelle, qui lie un patient à son médecin. C’est avant tout une affaire d’équipe et une aventure collective. Les 25 dernières années d’aventures avec le développement des groupes de médecine de famille (GMF) nous auront montré combien peu convaincants sont les résultats quand on confie aux médecins seuls la prise en charge de patients en première ligne.
Des communautés privées de leurs médecins
La création des GMF aura eu l’effet de fidéliser une part privilégiée de la population au détriment d’une autre, souvent la moins fortunée. Moins fortes pour argumenter, les personnes les plus vulnérables se retrouvent régulièrement reconduites vers les cliniques sans rendez-vous ou vers les hôpitaux. En effet, il faut être inscrit dans un GMF pour obtenir un rendez-vous médical ! Bien entendu, il est possible d’obtenir par la ligne 811 une consultation dans une clinique de sa région, mais ce rendez-vous sera très ciblé et ne s’intéressera pas à la personne dans sa globalité.
Pensez à toutes les fois où vous avez tenté de prendre rendez-vous pour rencontrer un médecin. Toutes ces cliniques médicales, la plupart ayant le statut de GMF, dont le secrétariat est fermé pendant l’heure du dîner. Ne s’agit-il pas de secrétaires payées par les fonds publics ?
Ce problème d’accès est aussi rencontré par les travailleurs sociaux et autres professionnelles de la première ligne. Se heurtant aux systèmes automatisés de gestion des appels, ces professionnels doivent recourir au télécopieur pour transmettre leur requête aux médecins… attendant un retour d’appel qui parfois ne viendra jamais !
Depuis 2015, les GMF ont continué à absorber des professionnels (infirmières, travailleurs sociaux, physiothérapeutes…) qui travaillaient auparavant au sein d’équipes en première ligne. Les médecins des GMF quant à eux sont devenus de véritables entrepreneurs privés bénéficiant d’avantages sociaux leur permettant de s’adjoindre des professionnels en santé travaillant en première ligne dans nos CLSC.
Ainsi, le développement des groupes de médecine de famille (GMF), soutenu par le rapport Clair n’aura jamais réussi à améliorer l’accès aux soins médicaux. Pire, les GMF auront extrait les soins médicaux du panier de services public de première ligne. Ce modèle coûteux aura, au final, laissé aux seuls médecins le soin définir leurs propres règles en matière de santé. Les services de soutien à domicile ont été durement frappés par ce changement organisationnel.
Une nouvelle politique pour soutenir la première ligne
La nouvelle politique de soutien à domicile « Mieux chez soi » permet d’espérer de notre prochain gouvernement qu’il sera suffisamment courageux pour, une fois et pour de bon, redonner au CLSC le premier rôle dans la gouvernance de l’offre de services en santé et en services sociaux au Québec.
D’ailleurs, cette politique nationale valorise le partenariat, l’accès et l’innovation, les trois piliers qui « guideront les actions et renforceront la cohérence du soutien à domicile dans les prochaines années », par la mise en place de « stratégies audacieuses et des initiatives concrètes, qui seront intégrées aux plans d’action qui découleront de cette politique ».
Parmi ces initiatives concrètes, la modernisation du chèque emploi-service, rebaptisé Allocation d’autonomie à domicile, pour rémunérer les proches aidants, avec un salaire horaire de 21 $ / l’heure est une bonne chose. L’augmentation du Programme d’exonération financière en aide domestique, pour la rendre plus accessible, permettra une réduction tarifaire pour des services essentiels (entretien, repas) auprès d’entreprises d’économie sociale.
En clair, c’est à une « manière de voir le soutien à domicile » que nous convie cette politique nationale, qui se veut mobilisatrice et inspirante, interpellant les principaux partenaires (professionnels, proches aidants, entreprise d’économie sociale), afin que leurs expertises respectives soient mises en commun.
Or, selon moi, le plus grand défi se situe dans la collaboration avec nos médecins, détenteurs d’un très grand pouvoir dans notre société. On me dira que ce groupe de professionnels porte sur ses épaules de lourdes responsabilités sociales, mais je leur répondrai que ces responsabilités pourraient très bien être réparties et assumées autrement, au bénéfice de tous les Québécois.
Pour une pratique médicale ancrée dans nos communautés
Les incitatifs financiers consentis par François Legault aux médecins pratiquant en GMF, avant de quitter son poste de premier ministre du Québec, n’amélioreront pas l’accès aux soins médicaux en première ligne. Ceux-ci inciteront peut-être l’inscription de nouveaux patients, mais n’amélioreront pas l’accès aux soins médicaux ni l’implication d’un médecin à domicile quand une situation de vie le requiert. Cela ne favorisera pas non plus une meilleure pratique interdisciplinaire en santé.
Au Québec, les équipes de professionnelles en santé travaillant en première ligne sont en surcharge. Certaines peuvent compter sur l’engagement de médecins qui se déplacent à domicile, mais cela demeure marginal. En effet, cette pratique intéresse peu les jeunes médecins, « parce que c’est moins payant que de travailler en cabinet », nous a confié un médecin en fin de carrière. Mais avec le vieillissement de la population et l’explosion des besoins en santé, il faudra apprendre à faire mieux. Ce n’est pas normal que près de 18 000 personnes soient en attente de service à domicile au Québec !
Dépourvues de médecins, ces équipes de la première ligne font figure de canard boiteux. Mieux chez soi témoigne d’une volonté politique avec laquelle s’accordent une vaste majorité des Québécois. Les médecins de famille doivent adapter leur pratique pour mieux servir la population. Les médecins spécialistes doivent aussi aider leurs collègues omnipraticiens à donner des soins à domicile. Je rêve au jour où les gériatres se rendront à domicile pour soigner leurs patients. Peut-être pourrions-nous ainsi espérer vivre plus longtemps « chez soi », à distance de nos gros hôpitaux !
Cette lettre ouverte de David Bergeron, travailleur social en Estrie, a été publiée dans Le Devoir